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Tomas Tranströmer débarque dans le monde anglophone

Étudions le réseau de traduction de Tomas Tranströmer dans le monde anglophone à l’aide d’outils numériques.

Introduction

Tomas Tranströmer est considéré comme l’un des plus grands poètes scandinaves. À la suite d’un service militaire après avoir été élevé très tôt par sa mère, il publie 17 dikter (1954), un premier recueil de poèmes. Peu de temps après, il effectue des études de littérature, de psychologie et d’histoire des religions à Stockholm. Il publiera par la suite une quinzaine d’autres ouvrages, et sera reconnu pour son style bref ainsi que pour son usage novateur de la métaphore, conférant par ailleurs une dimension psychologique à son œuvre.1

Durant ce semestre, en cours d’introduction aux humanités numériques dans le cadre de ma deuxième année en licence d’études anglophones, j’ai été amené à me pencher sur la question de sa réception dans le monde anglophone, à savoir, qui a été la médiation de Tomas Tranströmer dans le monde anglophone et par quels moyens ? Pour répondre à ces questionnements, j’ai pu créer puis étudier un réseau à l’aide d’outils numériques que j’ai explorés au cours du semestre.

I. La récolte du corpus

En premier lieu, il fallait récupérer des données bibliographiques de sources qui s’y prêtent. J’ai pu aller sur The British Library2 pour trouver des ouvrages qui pourraient servir de matériau pour mener une analyse. En l’occurrence, ce site en particulier se trouve être le plus complet, référençant à l’exhaustivité les ouvrages originaux de Tomas Tranströmer mais aussi les traductions d’auteurs anglophones. Il est à noter qu’il n’existe pas de correspondance exacte entre les originaux et les traductions; une traduction pouvant être formée de fragments d’originaux par exemple. A l’aide du plugin Zotero Connector et qui permet, nous obtenons la liste ci-contre dans le logiciel Zotero, destiné à gérer les données bibliographiques en y associant un certain nombre de métadonnées, comme l’auteur, le traducteur (s’il y a lieu), l’année de publication…

Liste d'ouvrages sur Zotero.
Liste des ouvrages récoltés. Source: Zotero

A partir de ce corpus récolté, nous allons pouvoir nous servir du logiciel Heurist pour bâtir un réseau graphique, composé de nodes et d’embranchements, qui nous permettra d’obtenir un certain nombre de résultats. Les résultats obtenus sont limités à notre capacité à retrouver les ouvrages originaux ainsi que leurs traductions à travers les sites de bibliothèques, éditeurs, librairies etc il faudra donc veiller à comprendre les résultats suivants dans la faillibilité et potentielle non-exhaustivité de nos données de base.

II. Création du réseau et export des données

Une fois les données sur Zotero récoltées depuis un site de référence, un téléversement de ces données s’est opéré sur Heurist. Ce dernier va pouvoir nous servir à générer notre réseau. Il est possible d’effectuer cette opération en créant des filtres qui se superposent les uns sur les autres, l’idée étant de considérer un node Tomas Tranströmer comme point de départ pour créer des embranchements, appelés edges. Ces embranchements recherchent les métadonnées qui sont associées à ce point de départ au sein du corpus afin de créer à leur tour des nodes dans le réseau.

En l’occurrence, pour que nous puissions nous interroger sur la réception de Tomas Tranströmer dans le monde anglophone, il sera utile pour nous de rechercher toutes les traductions en lien avec Tomas Tranströmer dans la base de données Heurist, traductions qui ont été référencés dans le corpus. À partir de ces traductions, nous demanderons à la base de données de rechercher les traducteurs qui y sont associés, après quoi nous pourrons étudier leur prépondérance sur le graphique. Même si cela sera un début, cette opération ne nous donnera cependant qu’une partie de la réponse.

Ci-dessous le réseau obtenu après application des filtres. Comme ce n’est d’évidence pas vraiment lisible pour l’instant, il nous faudra trouver des moyens pour rendre les résultats plus faciles d’accès.

Réseau brut sans traitement obtenu sur Heurist.
Réseau “brut”, non traité. Source: Heurist

III. Visualisation des résultats dans Gephi

Après export du réseau sous le format .gephi importé dans le logiciel open-source Gephi, destiné à l’étude de réseaux, il m’est possible d’appliquer un certain nombre de paramètres sur les nodes et les edges (liens entre les métadonnées). Par exemple, je peux augmenter la taille des nodes en fonction de leur prépondérance, ou les colorier selon le type de données que renferment les nodes (auteur ? ouvrage original ? ouvrage traduit ?), appelé rectype dans Gephi.

Après quelques manipulations, j’obtiens le graphe suivant, qui est maintenant beaucoup plus apte à l’étude.

Graphique de réseau Gephi.
Réseau obtenu après application des filtres sur Heurist et traitement sur Gephi. Source: Gephi

Au fur et à mesure des expérimentations sur ce réseau, j’ai pu remarquer plusieurs choses:

  • En cliquant sur un node Ouvrage traduit, marqué ici en rose, deux nodes lui correspondaient toujours, à minima le node Tomas Tranströmer et le node Traducteur qui lui est lié, et s’il y a lieu le node Lieu ou Maison d’édition; ce qui nous donne l’information des traducteurs des différents ouvrages.
  • Peut-être plus intéressant encore, en cliquant sur un node Traducteur, nous avons accès à l’ensemble des traductions de ce Traducteur. C’est ainsi que nous pouvons quantifier la production et la prolificité de chaque traducteur, d’après les données récoltées.
  • En outre, des maisons d’édition sont liées à chaque ouvrage traduit, ce qui peut nous donner des indices sur l’aire géographique de diffusion.

IV. Les conclusions préliminaires

Il est possible de déduire les éléments suivants:

  • Il y a quelques traducteurs qui ont contribué à la notoriété de Tomas Tranströmer dans la sphère anglophone d’après nos données: Robert Bly, Robin MacPherson, Thomas Smith, John Deane, Samuel Charters.
  • Robert Bly est de loin le plus prolifique et a donc a priori été central dans l’avènement de l’œuvre de Tomas Tranströmer au grand public dans son pays, avec 8 ouvrages traduits, comparés à 4 pour Robin MacPherson et 1 chacun pour les restants.
  • John Deane a pu contribuer, d’après le graphique, à la diffusion de Tomas Tranströmer en Irlande, et Robert Bly principalement aux États-Unis.

V. Les non-dits du réseau

La prépondérance de Robert Bly dans le graphique peut sembler surprenante à première vue. Cela est en fait dû à la longue amitié qu’ont partagé les deux hommes pendant des décennies, qui se sont écrit des lettres et échangé des poèmes, en partie car il a vu en Tranströmer une spécificité qui pour lui résonne dans le monde anglophone.3 Il écrit dans Tomas Tranströmer and “The Memory”, in World Literature Today, magazine littéraire de l’État d’Oklahoma réputé destiné à un public non-initié4 :

Les poèmes de Tranströmer, si évocateurs en anglais, montrent la capacité de certains poèmes qu’ont de voyager jusqu’à une autre culture et de réellement y parvenir.5

De plus, l’analyse de réseaux ne suffira pas pour répondre à l’entièreté de la question. D’après le corpus, on a pu trouver un certain nombre de traducteurs qui ont contribué à la notoriété de Tomas Tranströmer dans le monde anglophone, mais il nous faudrait rechercher en outre d’autres moyens de médiation et possiblement d’autres acteurs de cette médiation, même si nous pouvons déjà partiellement répondre à ceci en ce que Tomas Tranströmer connaît des échos dans le monde anglophone académique.

VI. Les limites rencontrées

Une limite majeure a pu consister en un défaut essentiel dans le fonctionnement d’Heurist, qui ne fait pas la différence entre ouvrage original et ouvrage traduit de manière “évidente”. Le seul moyen de faire la différence dans l’analyse est par la visualisation d’un node Traducteur en construisant bien son filtre. À ma connaissance en 2024, il n’est pas possible dans Heurist de créer un filtre à partir du point de départ pour accéder aux ouvrages originaux ou traduits mais seulement tous les ouvrages en lien avec ce point de départ. Il aurait été sans doute intéressant de pouvoir comparer les différences en termes d’arrangement entre ouvrages originaux et traduits afin d’étudier leur réception et in fine ajouter une dimension à l’analyse.

Conclusion

D’après les résultats et le corpus, on trouve que Robert Bly a massivement contribué à la diffusion de Tomas Tranströmer dans le monde anglophone, notamment aux États-Unis d’où il est originaire. L’étude du réseau montre la présence d’un autre auteur, Fulton MacPherson, qui a aussi été un acteur important, notamment en Écosse. Il restera à explorer d’autres aspects de la question, par exemple dans quels milieux les traductions ont pu se diffuser (académique ? populaire ?).

Romain Gandillet, L2 Etudes Anglophones en 2024-25

  1. SERAFIN, Steven R. “Biographie de Tomas Tranströmer (1931-2015).” Encyclopædia Universalis. Accessed May 5, 2025. https://www.universalis.fr/encyclopedie/tomas-transtromer/. [↩]
  2. “The National Library of the UK.” The British Library. Accessed February 11, 2025. https://www.bl.uk/ [↩]
  3. “Robert Bly.” Encyclopædia Britannica. Accessed May 5, 2025. https://www.britannica.com/biography/Robert-Bly. [↩]
  4. Media, World Literature Today Social. “About.” The University of Oklahoma. Accessed May 5, 2025. https://www.ou.edu/wlt/about. [↩]
  5. “Tranströmer’s poems, so vivid in English, show the ability of certain poetry to travel to another culture and actually arrive there.” Bly, Robert. “Tomas Tranströmer and ‘The Memory.’” World Literature Today 64, no. 4 (1990): 570–73. https://doi.org/10.2307/40146876. [↩]
Raphaël Jamet
Raphaël Jamet

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Raphaël Jamet (23 décembre 2025). Tomas Tranströmer débarque dans le monde anglophone. Feuillets du Nord. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15ew1


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